Chapitre 6 "Entretien avec M.Issa Dicko" Page 2/9 Prochainement en PDF

 

V.V. : Qu’est ce que «Tinariwen» ?
I.D. : Un groupe de musique touareg, qui tourne à présent dans le monde entier… c’est vraiment un mouvement culturel, né de la rébellion touareg…
Ils ont créé une musique mêlant les instruments modernes européens et la poésie contemporaine touareg…
c’est donc une musique très engagée, de revendication, qui parle surtout de l’histoire du peuple Touareg, aussi de la survie du nomade dans le désert… des combats quotidiens de la femme. Mais surtout c’est une musique qui appelle à l’éveil des consciences du peuple Touareg pour son destin, car ils doivent garder leur culture tout en s’ouvrant sur les autres cultures du monde. Aujourd’hui les Tinariwen utilisent des guitares électriques, c’est nouveau dans leur culture…
Et maintenant ils font danser toute la jeunesse saharienne ! Les Touareg sont très fiers de ce groupe qui est en quelque sorte, porteur de leur culture à travers le monde.
«Tinariwen», en réalité, c’est le pluriel de «Ténéré» c’est à dire «le désert»... le groupe même s’appelle «Taghreft Tinariwen» : «construction des déserts»…
C’est un groupe en mouvement par rapport à ses membres, mais chacun a sa spécificité, sa poésie, ses chansons… à chaque fois qu’on produit un nouvel album on introduit un nouveau musicien… par exemple cette année il y a « le Japonais » l’année prochaine se pourrait être Kedou, qui réside en Libye ou un autre… Il y a des musiciens partout dans le désert qui n’attendent que de jouer avec les Tinariwen !! c’est ce qui a poussé le groupe à ouvrir un studio d’enregistrement à Kidal...
C'est donc réellement une famille, un mouvement qui est là pour aider tous les musiciens, les poètes, les compositeurs touareg contemporains du Mali, du Niger, de l’Algérie sans distinction… c’est vraiment une structure originale par rapport aux autres groupes…

 

V.V. : Ca se fait sous forme de coopération d’individus entre eux ??
I.D. : Oui, d’individus entre eux, mais c’est aussi une façon d’appuyer toute cette jeunesse touareg qui est là, créative, imaginative, mais qui en réalité n’a pas les moyens de promouvoir leur art.. les Tinariwen sont un outil précieux pour cette jeunesse..

V.V. : Qui est à la base de la création de ce « mouvement » ?
I.D. : Après la rébellion, dans les années 80, les Touareg ont voulu créer un mouvement culturel animé par des artistes, à côté des combattants… Pour revendiquer leurs droits et faire connaître leur culture. C’ étaient des combattants, en même temps ils créaient leur propre musique… c’est comme ça qu’ils ont imaginé « l’Assouf », cette musique entre le blues du désert et les sonorités moyen-orientales, et même universelles… parce qu’aujourd’hui je pense que chacun peut se reconnaître dans cette musique, ce n’est pas seulement de la tradition…

V.V. : Mais il n’y a pas une personne qui a décidé, àla base ? Un chef qui a lancé le mouvement ??
I.D. : Non, chacun y a participé, et a créé cet « outil » : Tinariwen… mais Ibrahim, à travers sa créativité, la richesse et la profondeur de sa poésie, on peut dire, incontestablement, qu’il est le leader du groupe… un leader effacé et modeste… mais à ses côtés il y a Assan, Abdallâh, et toute une jeune génération qui vient rajouter son dynamisme et son originalité …

La Guitare...

V.V. : La guitare me semble très importante dans la musique contemporaine malienne, pourquoi cet instrument ? Y a t-il une raison historique ??
D’après ce que j’ai compris, il y a surtout les griots avec leur Kora, puis dans les année 60 certains musiciens n’ont pas voulu être griots et ont choisit la guitare pour s’exprimer… par exemple Boubacar Traoré ou Ali Farka Touré… ils étaient précurseurs pour ce qui est de la guitare.

I.D. : bon… Ali Farka et Karkar ne sont pas des griots… les griots font les louanges, ce sont les dépositaires d’un patrimoines, et c’est une façon de conserver leur culture… alors que, Ali Farka ou Karkar chantent leurs propres textes… pour la liberté du peuple malien car eux aussi voulaient participer à la construction de leur état, dans les années 60… ils ont chanter l’amour la liberté, la persévérance, le courage… des thèmes récurrents au moment ou le Mali vient juste de prendre son indépendance… il y a des influences révolutionnaires… cet appel a l’éveil des consciences, mieux travailler, conserver sa culture… donc eux, ne peuvent pas se permettre de continuer la tradition comme les griots, au contraire : ils inventent leur propre style…

V.V. : Et maintenant vers l’ouest, beaucoup de gens jouent de la guitare aussi… vous disiez même que tous les jeunes touaregs ont envie de jouer de la guitare…
I.D. : S’agissant de la musique contemporaine Touareg, la guitare est très récente, jusque dans les année 70 les Touaregs ne connaissaient pas ou n’utilisaient pas la guitare..

V.V. : Qu’y avait il a la place ??
I.D. :L’instrument principal : c’est la poésie… le violon joué par les femmes, et la flûte.
Chez certains Touareg de la région de Tombouctou il y a le luth à 3 cordes (N’goni chez les Bambaras ou les Peuls)...
Dans les années 70/80 la guitare est rentrée dans cette culture grâce à Ibrahim, car tout d’abord c’est un poète…puis il voulait interpréter autrement sa culture, et surtout la guitare , pour lui représente un combat... contre l’oppression du peuple touareg…

Les répressions, rejets, brimades par les « Etats nations », et aussi par les pays du Magreb… un combat pour l’éveil des consciences même du peuple touareg. C’est lui qui a inventé ce style de musique de "Ishoumar", qui est née dans la mouvance de la rébellion…

 

© Véronique Valentino P2/9