Chapitre 6 "Entretien avec Mr.Issa Dicko" Page 3/9 Prochainement en PDF

 

V.V : Comment se fait le rapport au Blues, par exemple : cette façon de jouer de la guitare… Ali Farka Touré, Tinariwen ?
I.D : Le Mali dans sa composante géographique, a d’abord la zone saharienne, et puis le fleuve. Quand vous prenez cette région, leur musique se rapproche du Blues. Certains disent même que le Blues est né sur les bords du fleuve Niger, et à coté de ce Blues, il y a un Blues saharien qu’on appelle « Assouf » qui veut dire « solitude,nostalgie » en Tamashek, la langue des Touareg… quand tu prends par exemple un Touareg : le caravanier qui voyage dans le désert, a besoin, dans sa solitude, de s’inventer un environnement a lui, qui puisse le rapprocher, lui rappeler son campement, sa femme, ses enfants, ses parents… parce que ce sont de grands voyageurs qui sont six mois, parfois des années, hors de leur campement. Donc vous voyagez au désert, vous êtes seul… vous êtes obligé de vous créer un environnement magique ou de rêve qui te fais mieux avancer pendant ton voyage, et ça tu le fais à travers la poésie qui est très importante chez les Touareg ...Cette poésie c’est surtout l’amour, la liberté, le partage l’indépendance c’est la poésie qui fait que les Touareg ont pu survivre dans ce désert, depuis la nuit des temps.
Donc c’est vrai, il a des comparaisons entre la musique malienne d’Ali Farka ou karkar, ou les Tinariwen
et le « Blues ».
Ali Farka puise dans le répertoire Songhaï ou Peul, et les Touareg cohabitent avec eux. Les Peuls sont des nomades, les Songhaïs un peuple du fleuve… mais toutes ces musiques se retrouvent quelque part, il y a une symbiose : le Songhaï se retrouve dans la musique du Peul ou du Touareg et inversement… c’est ce qui fait la richesse de la musique d’Ali Farka qui a combiné le répertoire de chacun de ces peuples.

 

V.V: Quand j’entends la guitare de karkar ou d’ Ali Farka, c’est différent des Tinariwen, mais on entend les influences !!
I.D : Les Tinariwen ont été bercé depuis leur jeune âge par cette musique, et ce qu’ils font n’en est pas éloigné, tout en ayant cette spécificité plus nomade, plus « Assouf »… là où Ali Farka va chanter le courage d’un piroguier ou bien le génie de l’eau… une musique plus spécifique du terroir sonrai, inspirée de chants populaires… par exemple il va composer dans son village, alors qu‘Ibrahim va s’isoler sur une montagne de l’Adrar des Ifoghas, seul. Pour les Touareg la musique est une chose «intime »… une création individuelle… c’est le génie de Tinariwen… que ce soit Ibrahim, «le Japonais», Abdallah… chaque membre du groupe à une poésie propre, que l’on reconnaît. En Afrique d’une façon générale la musique reprend ou réinvente des chants populaires… pas les Touareg…

V.V : Revenons à la culture malienne de façon plus générale…
I.D : C’est très riche car il y a eu un brassage entre l’Afrique du nord et celle du sud.
Le Mali a depuis le Moyen Àge été un carrefour d’échange de savoirs, d’interpénétration de cultures différentes, un carrefour marchand, avec de grandes cités : Djenné, Gao, ou comme par exemple Tombouctou où se mélangent la culture arabo-berbère et africaine, contrairement aux autres pays forestiers d’Afrique… C’est ce qui a donné cette spécificité malienne que le monde apprécie.

Les grandes ethnies au Mali sont surtout les Bambaras au sud où ils sont majoritaires, les Sénoufos dans la région de Sissako, les Peuls qui sont disséminés un peu partout mais se retrouvent surtout dans la boucle du Niger dans la région de Mopti, ils vivent avec les Dogons. Il y a aussi les Bozos, les Songhaïs dans la région de Gao et de Tombouctou, les Touareg dans la région de Gao, Tombouctou, Kidal et partout dans les cinq états ,l’Algérie le Niger, la Libye le Burkina-Faso et le Mali.


V.V : Je voudrais revenir sur le Moyen Àge et les livres, est-ce par eux que s’est propagée la religion?
I.D : La religion est arrivée au IX ème siècle, véhiculée par les Berbères qui se sont islamisés et arabisés, non par la guerre, mais par le commerce, les érudits et leurs écrits… Ce sont des tribus « maraboutiques » qui ont sillonné le Soudan, le Sahel… petit à petit l’Islam a commencé à prendre pied, surtout dans les cités.

 

© Véronique Valentino P3/9